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De la conception d'un système technique à la conceptualisation d'un système de travail
    




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Par Henri FANCHINI
henri.fanchini@artis-facta.com

ARTIS FACTA - Ingénierie des Facteurs Humains
51, rue de l'Amiral Mouchez - 75013 PARIS
Tél : +33 1 43 13 32 33 - Fax : +33 1 43 13 32 39 *

et

Elie FADIER
fadier@inrs.fr

INRS - Département HT, Laboratoire Organisation, Changement et Prévention
BP 27- F 54501 Vandœuvre Cedex

Paru dans les actes du IVIIIème de la Société d'Ergonomie de Langue Française (SELF), Ajaccio.


Objet du propos

Dans une optique de prévention des accidents, l’INRS et un groupe d’experts[1]  se sont attelés à l’analyse des risques inhérents à l’introduction d’un nouveau dispositif technique en milieu industriel. En l’occurrence, plusieurs d’études ont porté sur la substitution de télécommandes filaires (type boîtes à boutons) par des télécommandes sans fil basées sur des communications par signaux infrarouges et hertziens. Ces télécommandes industrielles sans fil (TCISF) permettent d’actionner à distance des ponts roulants, des locotracteurs, des véhicules de chantier et tous types d’engins dédiés à la manutention de charges lourdes, qui par nature présentent des dangers en rapport avec les énergies considérables mobilisées, générant des risques de chutes de charges et/ou d’écrasements aux conséquences graves voire fatales.
Ces études, certaines techniques, d’autres ergonomiques, visaient à caractériser les situations à risques, afin de fournir aux constructeurs des indications pour améliorer la sécurité du poste de travail, et en vue d’instaurer un certificat d’aptitude à la conduite en mode télécommandé.
Cette communication est une réflexion critique sur l’approche mise en œuvre. Elle se propose de mettre en exergue certains chaînons manquants de l’analyse, et en particulier, la difficulté à effectuer le saut qui consiste à passer de la conception d’un dispositif technique à la conceptualisation des situations de travail et de leurs transformations induites par le dispositif.


1. Problématique et raisonnement

Pour comprendre les facteurs limitant de ce que nous appellerons le passage de la conception technique à la conceptualisation des situations, plantons le décor et retraçons les ingrédients qui ont présidé au(x) raisonnement(s) conduit(s). 

 1.1 Les contributeurs au raisonnement

Voici plus de 10 ans (Dei Svaldi et al., 1989, 1997) que l’INRS s’intéresse aux risques inhérents aux télécommandes en milieu industriel, et notamment à celles sans fil (TCISF), avec le souci d’appréhender la manière dont les évolutions technologiques se répercutent sur les activités de pilotage. Ainsi, des experts ont instruit nombre de difficultés propres à l’usage des TCISF, à la fois dans le registre biologique (ex : perte de repères sensori-moteurs) et dans le registre technique (fonctionnements intempestifs, transmissions d’informations erronées, erreurs d’appairage entre émetteurs et récepteurs…).

Globalement le processus qui couvre la mise au point de la TCISF et son implantation en milieu industriel est l’histoire d’une performativité contrariée et jalonnée par quelques incidents et accidents. Au début de la mise au point, ce sont les aspects techniques qui ont prévalu (sécurisation des communications hertziennes, présentation de certains paramètres tonnage, vitesse, puissance…) donnant lieu à des « confrontations d’experts » parmi les constructeurs. Une fois les techniques stabilisées, c’est tout naturellement vers l’opérateur humain que le cheminement de la réflexion s’est poursuivi.

La pluridisciplinarité des groupes de travail (constructeur, préventeurs, spécialistes des technologies sans fil, ergonomes) valait comme promesse de richesse d’analyse, comme présage de la possibilité d’un consensus et comme garantie dans la maîtrise des intérêts particuliers (visées commerciales, notoriété scientifique, rôle normatif du prescripteur…). Toutefois l’exploration de « l’espace problème » a procédé selon la représentation que chaque discipline se fait de la spécialité d’autrui ; construit par juxtaposition des expertises, le questionnement s’avère limité par l’absence d’un modèle intégrateur. Aussi, la contribution (implicite) attendue de la part de l’ergonome par le groupe d’experts découle d’une vision paradigmatique de l’élément humain dans le décor : on s’attache au comportement individuel de l’opérateur et se focalise sur ses interactions avec la TCISF. L’on attend des observations de terrain qu’elles mettent en évidence des « comportements à risques » et qu’elles identifient les dysfonctionnements inhérents aux interactions et usages (conventionnels ou non) de la TCISF. Cette préconception du problème va d’emblée orienter les points à investiguer.

2.2 Les données d'entrée du problème et l'axe de raisonnement

La définition du problème est structurée par les éléments de connaissance antérieurs :

  • Les types de tâches de manutention, appréhendées sous l’angle de leurs déterminations techniques en termes de translations de vecteurs, d’axes et de vitesses de déplacement, de degrés de liberté, de précision des poses et déposes de charge, de tonnages et d’inertie, d’amplitude de déplacements de mobiles, d’organes de fixation et d’accrochage, d’interférences entre signaux, de temps de réponse…
  • Les tendances de fond des constructeurs quant au design des télécommandes :
    • Accroissement de la variété des modèles de télécommandes proposés (formes et interfaces, types de clés de démarrage),
    • Miniaturisation et banalisation des télécommandes alignées sur le modèle des objets domestiques.
  • Les facteurs explicatifs découlant de l’analyse de cas d’accidents constatés relatifs à l’usage de la TCISF : perte d’orientation par rapport à la direction à donner au pont roulant ; activation à distance d’un locotracteur et pilotage vers une direction erronée ; prise en main erronée d’une TCISF ne correspondant pas au pont roulant à actionner et mise en mouvement intempestif d’un pont roulant voisin ; panique de l’opérateur et non usage du bouton d’arrêt d’urgence ; activation intempestive du matériel lors des opérations d’entretien et de maintenance, etc.
Ces éléments vont structurer les registres d’améliorations envisageables pour ce qui concerne l’élément humain. Il va s’agir d’opérer :
  • Auprès des constructeurs, au stade de la conception, sur l’adéquation des interfaces (dimension, feed-back…) vis-à-vis des caractéristiques physiologiques et cognitives ;
  • Auprès des exploitants, au stade des préconisations, sur la formation des utilisateurs, les consignes et procédures.
Ainsi, il est attendu de l’étude ergonomique, qu’elle permette de :
  • Déterminer, en fonction du processus télécommandé, le meilleur compromis en terme d’équipement de commande (baudrier, boîte à bouton, boîtier manuel…)
  • Proposer et discuter des pistes de spécifications intégrables dans un cahier des charges lors de la conception de système comportant une TCSIF.
En fait, l’axe directeur du raisonnement qui va s’imposer « naturellement » au groupe de réflexion a pour point de départ :
  1. La mise au point des fonctionnalités puis des réglages (fréquences, délais, automatismes) de la TCISF fondés sur une forte expertise technique,
  2. Puis la spécification de l’interface adossée à une représentation simpliste de l’ergonomie (taille et position des boutons, symboles, retour d’information sur la TCISF).
La détermination des modes opératoires acceptables découle « naturellement » des étapes et des efforts ayant consisté à « figer » l’objet technique. Cette détermination « va de soi » et ne semble pas devoir mobiliser une connaissance particulière des situations réelles d’activité. Il s’ensuit que les prescriptions quant aux usages prônés sont pour l’essentiel dictées par la logique d’utilisation et, il semble alors, que si d’autres formes de déterminations devaient s’imputer sur la façon de mettre en œuvre le dispositif technique, ce ne pourrait être que de façon marginale.

2. Les résultats de l'étude : l'arbre qui cache la forêt
En matière de prévention des risques professionnels, l’étude ergonomique va apporter des réponses aux questions posées, mais aussi à celles non posées. Et sur ce dernier point, les aspects mis en évidence seront délaissés hors du champ d’appropriation du groupe de travail. 

2.1 Des résultats rassurants, selon les termes de la question posée

L’analyse des éléments recueillis sur les terrains industriels investigués[2]  souligne que l’introduction de la TCISF en milieu industriel ouvre un champ de possibilités structuré à partir d’une interaction réciproque entre (1) les possibilités fonctionnelles offertes par la TCISF, (2) les tâches réalisées au moyen de la TCISF ou concomitamment à son utilisation, (3) les modes d’organisation induits par ce dispositif, qu’ils soient institués ou spontanés.
L’observation des activités et les entretiens avec les opérateurs et l’encadrement vont rapidement mettre en évidence que la technologie sans fil - en tant que telle - ne s’avère pas problématique au plan des risques, mais que les modifications induites dans les façons de travailler, peuvent, dans certains cas, constituer des facteurs supplémentaires de risques. Autrement dit, la sécurité attestée fait courir d’autres menaces. Cependant, le groupe d’experts va demeurer insensible à ce constat en forme d’oxymoron.
Dans l’investigation des risques potentiels il convient d’opérer une discrimination entre :
  1. Les risques intrinsèques (ou « artefactuels ») inhérents à la TCISF, en tant que c’est précisément cet outil avec ses caractéristiques propres qui est utilisé en situation réelle (par opposition à tout autre outil substituable ayant d’autres caractéristiques) ;
  2. Les risques extrinsèques (ou « situationnels ») découlant des changements dans les façons de travailler, induits par les marges de manœuvre résultant de l’action à distance permise par l’emploi d’une télécommande sans fil.
Au plan des risques intrinsèques, la TCISF ne semble ni poser de difficultés particulières aux utilisateurs, ni constituer un facteur supplémentaire de risques, dans la mesure où ses caractéristiques techniques sont stabilisées et que le comportement de ces équipements s’avère, d’une manière générale, robuste et fiable. Ceci étant, deux réserves sont émises, quant aux orientations de conception de ces équipements :
  • La miniaturisation de la télécommande et la distanciation[3]  possible entre l’opérateur humain et l’objet de son action, augmentent d’autant l’incommensurabilité entre, d’une part, les énergies mises en mouvement (masses de plusieurs dizaines voire milliers de tonnes) et les dommages pouvant en découler, et d’autre part, la banalisation de l’activation d’une télécommande[4]  requerrant une pression infime sur les boutons. Cette incommensurabilité perceptuelle des ordres de grandeur entre l’action et son résultat doit donc être compensée par des dispositions organisationnelles supplémentaires, passant par la formation, l’habilitation et la responsabilisation des opérateurs.
  • Le « format » des TCISF conditionne certains aspects. Ainsi, les TCISF portées au moyen d’un baudrier favorisent une appropriation individuelle de l’objet et par voie de conséquence « responsabilise » le porteur. Inversement les TCISF au format d’une télécommande « standard» favorisent l’usage partagé de la TCISF ; celle-ci peut être prise, déposée ou abandonnée et reprise, de façon anodine, peut être au détriment de la pleine conscience de ce à quoi elle engage celui qui l’utilise…
Ces deux réserves (« incommensurabilité perceptuelle » et « format de TCISF » qui relèvent du domaine de la psychologie cognitive et du design) s’avèrent déjà en limite de « la bande passante » du groupe de réflexion, les experts techniques ayant été rassurés quant aux aspects de transmissions hertziennes et de discriminations de signaux par l’opérateur…

2.2 Des résultats qualifiés "d'inquiétants" selon que la question est posée autrement

Dès lors que l’on pose la question dans les termes du recours à la TCISF (et non seulement dans celui de son mode opératoire), plusieurs aspects résultant des transformations du travail induites, selon les cas, contribuent à limiter les risques ou à les aggraver. Ceci dépend des conditions locales propres au procédé industriel, aux équipements, à la topographie des espaces de travail et aux organisations du travail mises en œuvre.
arborescence des risques

La TCISF permet de mener seul des tâches (la téléopérabilité offre la « liberté » de se positionner n’importe où pour suivre le mouvement) qui autrefois nécessitaient d’être à plusieurs (ex : attelage/dételage de wagons ; déplacement de charges sans être guidé). Le nombre d’opérateurs requis est moindre pour un même travail[5] , tandis qu’augmentent les situations du type « travailleur isolé » (la TCISF intégrant un dispositif « d’homme mort »). Cet accroissement des situations d’isolement :
  • Pour autrui,
    • Limite les risques lorsque les dispositions de l’entreprise garantissent l’absence de toute autre personne (hormis le porteur de TCISF) dans la zone de manœuvres. 
    • Inversement, accroît les risques si des situations de co-activité et / ou de coopération s’instaurent dans la zone de manœuvres, en particulier du fait que pour autrui le repérage visuel de là où se tient l’opérateur en charge de la manœuvre (du pont ou du locotracteur) ne vaut plus comme l’indication d’un mouvement potentiel d’une charge ou d’un équipement. 
  • Pour l’opérateur ayant la TCISF, la situation d’isolement constitue par elle-même un facteur d’aggravation du risque, en cas d’aléas ou d’incident.
La TCISF augmente le degré de mobilité de l’opérateur humain dans l’espace présentant un danger de heurt ou d’écrasement. Ici encore cet aspect est « à double tranchant » :
  • En soi, la plus grande mobilité permet à l’opérateur de se tenir à distance des zones à risques (chute de charge, mouvement de la charge ou du véhicule).
  • En pratique, la mobilité permet aussi à l’opérateur de se rapprocher de la charge (en cours de déplacement ou en tension), éventuellement pour agir d’une main dessus afin de l’orienter en vue de son placement adéquat au point de dépose.
Cette double perspective doit être comparée à la situation d’une télécommande avec « fil à la patte ». Si cette dernière bridait la flexibilité des modes opératoires, en revanche (selon la disposition des lieux) elle avait le mérite de contraindre la présence et le déplacement humain dans une zone d’évolution sûre par conception (type allée de circulation parallèle…).
La TCISF introduit une complexité supplémentaire dans le travail en raison de l’imbrication des modes d’actions (et de contrôle) à la fois au niveau local et à distance :
  • D’une part, les prises d’informations visuelles directes sont moins précises (lorsqu’elles s’effectuent à plusieurs centaines de mètres), voire peuvent être perdues (par exemple, lorsque l’opérateur est à une extrémité du convoi et le locotracteur à l’autre),
  • D’autre part, la superposition ou l’alternance rapide entre action locale et action distante mobilise vraisemblablement des ressources attentionnelles particulières[6] .
  • Enfin, l’opérateur doit également faire preuve d’une certaine robustesse vis-à-vis des événements locaux aléatoires susceptibles de le perturber dès lors qu’il est engagé dans une opération à distance.
Il apparaît que les divers aspects évoqués ci-avant ont une incidence sur la charge de travail :
  • Au niveau même du contenu des modes opératoires élémentaires (nombre et diversité des actions à faire incombant à un opérateur unique),
  • Mais surtout en raison des nouvelles modalités de travail induites par la TCISF, en particulier les déplacements à pieds qui résultent des nouvelles situations de travail[7] .
En définitive, si la TCISF ne paraît pas avoir d’incidence significative directe sur les risques professionnels intrinsèques ; c’est au travers du faisceau de modifications induites sur le contenu même du travail, qu’une augmentation des risques extrinsèques est susceptible de lui être indirectement imputée.

2.3 Retour critique sur le raisonnement du groupe

Il s’avère, en matière de modèle mental partagé par le groupe d’experts, que le plus petit commun dénominateur correspondait à un certain « modèle du poste de travail ». Sous ce modèle, les seules dimensions qui se devaient d’être légitimement explorées étaient : les tâches assignées, les fonctions de la machine opérables par la TCISF, l’interface, les caractéristiques « sociocognitives » de l’opérateur (parcours professionnel, formation, expérience) et l’environnement physique en tant qu’il présentait ou non des repères spatiaux, des distances de prises d’information, des personnes et des engins évoluant dans la zone d’action, un éclairement, du bruit, des moyens et des modes de communication.
Ce qui a fait défaut au groupe c’est un modèle plus large, un « modèle de la situation de travail » autorisant la poursuite du raisonnement jusqu’à inclure les aspects socio organisationnels de l’entreprise. Ce modèle aurait permis d’intégrer : les profils des opérateurs, les genres professionnels, la répartition des tâches, les effectifs, les tendances de fond en matière de réorganisation, la stabilité des utilisateurs, la sous-traitance, etc…
Dans le modèle du poste de travail, c’est le concept de mode opératoire de la TCISF qui a cristallisé l’attention des experts, car il s’avère familier des schémas habituels de raisonnement de l’ingénieur. Le modèle de la situation de travail est quant à lui sous-tendu par une notion plus large de « recours à la TCISF ». Celle-ci permet de passer du questionnement « comment l’utilisateur se sert de la télécommande sans fil ? » à « en quoi le recours à la télécommande sans fil modifie-t-il l’organisation du travail ? ». Il s’opère alors un nécessaire retournement : il ne s’agit plus de qualifier les déterminations de l’utilisation de l’outil dans le sens de la sécurité et de l’efficacité mais d’examiner les déterminations par le recours à l’outil en matière de transformations organisationnelles des activités de travail, pour, à partir de là, en dégager les incidences, en terme de sécurité, sur les activités de travail. Ce faisant la recherche de neutralisation des risques intègre le « risque » de déplacer les risques.



3 Discussion


A partir du constat de la difficulté à passer (et faire passer) de la conception d’un dispositif technique à la conceptualisation d’une situation de travail, plusieurs débats pourraient être engagés sur des thèmes comme :

  • La résistance des ingénieurs à considérer les aspects psychologiques, sociologiques et organisationnels induits par les dispositifs techniques élaborés et implantés (et plus généralement le déni d’avoir à assumer une quelconque part de responsabilité sociale),
  • Les exigences et garanties que l’exploitant (l’entreprise) se devrait d’énoncer dans tout cahier des charges relatif à l’introduction d’un nouveau dispositif technique en matière d’impact de ce dernier sur les activités de travail et l’organisation du travail induites,
  • La récurrente question de l’apport ergonomique à la conception des systèmes de travail.

3.1 Le cahier des charges exploitant

Comme constaté, si les constructeurs d’équipement se doivent d’intégrer les risques intrinsèques des dispositifs, il leur est plus difficile d’établir un espace de prise en compte des risques extrinsèques. Et, un tel espace ne saurait être que du ressort du seul exploitant.
La démarche systémique de prévention des risques pourrait s’inspirer du processus d’autorisation de mise sur le marché (AMM) des médicaments comportant :
  1. La mise au point du produit (R&D, synthèse, purification), au cours de laquelle des études de tolérance sont effectuées sur l’animal. En l’occurrence, le parallèle peut être fait avec les tests techniques de sécurité intégrée menés en laboratoires d’essais.
  2. L’application à l’homme du médicament[8] . Un parallèle existe avec l’analyse des modes opératoires et des risques intrinsèques dans des situations pilotes de plus en plus larges.
Puis le produit reçoit son AMM et est commercialisé[9]  avec indications et contre-indications.
  1. Une fois sur le marché, d’autres études dites « naturalistiques » sont menées afin de voir les effets en grandeur nature et, au besoin, un plan de gestion des risques est mis en place pour certains produits. Ici le parallèle peut être fait avec des analyses des situations organisationnelles de travail permettant de révéler les risques extrinsèques.
A l’instar d’un équipement, une molécule, est au départ conçue pour cibler les récepteurs d’un organe spécifique. Les premières études portent sur la tolérance de l’organe ciblé (de même que l’analyse des risques « intrinsèques » porte en premier lieu sur les modes opératoires inhérents aux tâches à réaliser). Mais par la suite, l’essentiel des préoccupations concernent les effets secondaires sur d’autres systèmes (sanguin, nerveux…) voire sur l’organisme entier. C’est ce cadre qu’il faudrait pouvoir appliquer à la conception des dispositifs techniques. En prenant appui sur la notion de système de travail, notre parti pris est d’intégrer dans une même démarche de projet, la conception des dispositifs de production et la conception des dispositions organisationnelles, l’ensemble faisant système de travail. Aussi, il convient :
  • D’intégrer la santé/sécurité au travail lors de la conception en agissant simultanément sur le système de production et le système de travail, ce qui implique donc une forme de gestion des exigences croisées et non une simple dépendance du second au premier. Selon Hatchuel (1996) il s’agit d'apprentissages croisés, où les deux partenaires (concepteurs et exploitants) s'enrichissent mutuellement des données et des réflexions venant de chaque camp. L'utilisation de moyens de médiation (maquettes, scénarisation, prototypes, CAO, etc.) rend cette collaboration plus efficace ;
  • D’exploiter simultanément le diagnostic ergonomique réalisé sur des situations de référence (De la Garza et al., 2006) (analyse des activités proches des situations futures) et les différentes formes de "pronostics[10] " (issues de projection du fonctionnement futur et des activités prévues compte tenu des éléments présents dans les cahiers des charge).
L’objectif est de porter le point de vue du travail dès les premiers stades de la conception, pour aborder le plus en amont les risques professionnels. Cette démarche n’est pas exempte de freins : une analyse récente (De la Garza et Fadier, 2007) a montré que la sécurité au travail et l’ergonomie sont des fonctions et disciplines qui influencent peu les représentations mentales des différents acteurs de la conception (chef de projet, ingénieurs, projeteurs). De plus, les concepteurs ont une représentation mentale peu élaborée des utilisateurs futurs, de leurs caractéristiques et de leurs besoins (Fadier et De la Garza, 2006). Dans la majorité des cas, les décisions sont prises en se basant sur l'efficacité présupposée de choix techniques et sur la croyance de solutions techniques censées répondre au problème posé (travail prévisible) et à la réalité de l'exploitation d'un système industriel.

3.2 Conclusion

La carence de spécifications en matière d'activité de travail, soulignée dans la littérature, démontre les difficultés qu'ont les industriels à expliciter cet aspect. Certes, l'activité de travail ne peut être définie a priori, car elle est construite en situation par les opérateurs concernés, en fonction de l'environnement de travail, de l'organisation, des contraintes diverses et variées. Mais elle peut être reconstituée avec eux (stratégie participative) et ce un processus relève de la responsabilité de chaque entreprise qui voudrait aboutir à un cahier des charges dont les spécifications déclinent les éléments qui font système : équipement de travail, organisation, procédures, tâches, caractéristiques de la population… Ceci pour que la réponse du constructeur intègre les effets secondaires prévisibles de son dispositif. Concevoir par la sécurité et pour la sécurité revient alors, à concevoir le dispositif de production en tant qu’il participe dynamiquement du système de travail.
Les différents éléments du système de travail centrés sur la situation de travail

Figure 1 - Les différents éléments du système de travail centré sur la situation de travail

Cette “conception écologique”(Fadier et al., 2006) correspond à un processus permettant d’aboutir à une solution qui prend en compte l’ensemble des situations auxquelles les futurs utilisateurs peuvent être confrontés. La sécurité proactive qui en découle se fonde sur une connaissance des situations de travail et pas uniquement sur les besoins stucturo-fonctionnels liés à l'équipement de travail. Ceci amène à réaffirmer que les liens entre conception et risques professionnels passent nécessairement par le point de vue du travail.



Bibliographie



  •  DEI SVALDI, D., PAGLIERO, D., (1987 et 1997) Télécommandes industrielles. Niveau de sécurité. Cahiers de notes documentaires n°136, 1989, note mise à jour en septembre 1997.
  • DE LA GARZA C., FADIER E., (2007) - Le retour d’expérience en tant que cadre théorique pour l’analyse de l’activité et la conception sûre. Revue @ctivités, Vol 4 N° 1, mars 2007, 188-197pp.
  • FADIER E., DE LA GARZA C. (2006). Safety design: Towards a new philosophy. Safety Science, 44, 2006, 55–73.
  • HATCHUEL A. (1996). Coopération et conception collective : variété et crises des rapports de prescription. In: G. de TERSSAC ET E. FRIEDBERG (Eds). Coopération et Conception. Octarès : Toulouse. 1996, 330 p.
  • LEBAHAR J.C. (1993). Aspects cognitifs du travail de designer industriel. Design Recherche, 1993, 3, 39-55.
  • REUZEAU, F., (2001) Finding the best users to involve in design : a rational approach. Le travail humain, 2001, 64, 223-245

[1]Groupe d'experts composé de constructeurs, d'utilisateurs (toute personne exploitant la TCISF pour des tâches de conduite, d’entretien, de contrôle ou de maintenance), d'agents de prévention et d'organismes de contrôle.
     
[2] L’un utilise des ponts roulants et un autre des locotracteurs.
    
[3]Distanciation dans les deux sens du terme : comme éloignement entre le lieux de l’action (commande de l’opérateur) et son résultat (à distance, en vision directe ou non), mais aussi au plan psychologique, au sens d’un moindre engagement mental et corporel en prise directe avec la matière manutentionnée.
    
[4]Similaire en apparence à celle d’un téléviseur, sans conséquences réelles, hormis modifier un affichage.
     
[5] L’introduction de la TCISF a permis de supprimer un certain nombre d’emplois, et cet épisode est encore présent dans les esprits, chez l’industriel ayant fourni le terrain d’analyse. Mais la TCISF ouvre aussi la voie à une transformation radicale : le passage en « tout automatisé » avec supervision et commande centralisée dans un poste de contrôle commande. La mise en œuvre de certains projets concernant la circulation des convois se profile, dès lors que l’automatisation de la signalisation et des aiguillages sera complète.
    
[6]Ces situations « hybrides » sont rares en entreprise. Par contraste, l’attention de l’opérateur au poste de commandes centralisées est entièrement dévolue prioritairement aux actions à distance et l’attention de l’opérateur de terrain est focalisée sur ce qui se passe « ici et maintenant ».
    
[7]Selon les dires des conducteurs de locotracteur rencontrés, ils n’ont jamais autant fait de montées et descentes du locotracteur ni cheminé aussi souvent le long des convois, que depuis qu’ils sont passés à la TCISF.
     
[8]Comportant les études de phase 1 (augmentation progressive sur des sujets volontaires sains), de phase 2 (définition de la dose efficace à partir d’essais menés sur un petit groupe de malades), et de phase 3 (études sur des malades répondant à des critères d’inclusion dans le groupe : âge, poids, etc…).
     
[9] Au stade de sa généralisation, une phase 4 est déployée éventuellement sur l’initiative du laboratoire (épisode de lancement marketing avec gratuité du produit à l’attention de leader d’opinions) ou des autorités sanitaires.
      Pour De la Garza et Fadier (2006) le pronostic est la capacité de prédiction du fonctionnement futur d'un système.

 

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