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Le métier d'ergonome : être ou ne pas être ? Just do it ! et que le schmilblick avance...

    




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Par Henri FANCHINI
henri.fanchini@artis-facta.com

ARTIS FACTA - Ingénierie des Facteurs Humains
51, rue de l'Amiral Mouchez - 75013 PARIS
Tél : +33 1 43 13 32 33 - Fax : +33 1 43 13 32 39 *

à paraître dans les actes du séminaire de Paris 1 : Le métier d'ergonome Edition Octares, 2002



Introduction


Cet article se propose d’effectuer un état des lieux du métier d’ergonome —si tant est qu’existe un tel métier— d’une part, tel que le perçoit le sens commun et, d’autre part, tel qu’il est vécu par un consultant au terme d’une quinzaine d’années de pratique en ergonomie. Lorsque, invité à communiquer à Paris I, l’on m’a indiqué le thème de ce séminaire —le métier d’ergonome— j’ai tout d’abord été perplexe, car, en ce qui me concerne, il ne va pas de soi qu’être ergonome soit un métier.

S’il m’arrive encore de plaider quelque indulgence pour notre « jeune profession » (alors qu’elle est plus ancienne que celle des informaticiens), à mes yeux, ergonome n’est déjà plus un métier nouveau, mais pour autant c’est encore et toujours un métier potentiellement émergent. En cela, sa pérennité n’est pas acquise.

Mon exposé examinera donc cette hypothèse « ergonome est un métier » en abordant de façon transverse des questions qui nous ont été posées dans le cadre de ce séminaire. Il sera structuré comme suit :

  • A. Tout d’abord, j’examinerai sur quelles propriétés se fonde l’émergence d’un métier pour le sens commun et je chercherai à situer l’ergonomie vis-à-vis de celles-ci.
  • B. Puis j’aborderai la définition du métier d’ergonome selon un double point de vue :
    • dans un premier temps à la 3ème personne, d’un point de vue épistémologique, en me demandant : « comment les autres découvrent ils le métier d’ergonome et quelle idée s’en font ils ? » La question qui traverse tout le métier est celle de la visibilité sociale et je passerai en revue les points de vue de divers observateurs, des plus éloignés aux plus proches.
    • dans un second temps, à la 1ère personne, d’un point de vue ontologique, en me demandant : qu’est ce que le métier d’ergonome ?
    C’est cette double définition —vu de l’extérieur, vu de l’intérieur— qui marque, selon moi, l’ancrage d’une activité en tant que métier.
  • C. Enfin, j’esquisserai quelques aspects susceptibles de renforcer la notion de métier.


A) Le sens commun

En premier lieu, se pose la question de savoir quel est le sens commun de la notion de métier. Le dictionnaire aborde cette notion sous deux angles :

  1. Un genre de travail dont on tire des moyens d’existence.
  2. Savoir-faire, habileté technique résultant de l'expérience, d'une longue pratique :

    C’est à la fois, un choix qui relève du libre-arbitre : on fait de quelque chose son métier, et en même temps, un processus de sédimentation par l’expérience : on a du métier.
    La question des moyens d’existence doit être comprise selon deux dimensions :

    • la dimension matérielle : peut-on en vivre du point de vue des moyens de subsistance que cela procure ? La réponse à cette question détermine, pour partie seulement, la viabilité[1] d’un métier.
    • La dimension psychologique et/ou symbolique : est-ce que l’on s’y sent bien ? Qu’est-ce que cela procure d’un point de vue existentiel ? Quelle est, dans la construction de notre identité, la part plus ou moins grande redevable au métier que l’on exerce? Pense-t-on comme un ergonome ? Qu’est-ce que ça change dans notre vision du monde ?
Quand on pose à son entourage cette question apparemment simple : « pour toi qu’est-ce qui est un métier ?
comment ça se définit ? » on obtient des réponses qui montrent que le métier est d’abord défini comme une forme de réponse à un besoin. La question de l’utilité sociale perçue émerge rapidement, avec en corollaire le fait que les métiers considérés comme les plus nobles sont ceux perçus comme les plus utiles.
Sur quoi repose cette perception ?
  • Essentiellement sur le résultat (la production) : ainsi les activités artisanales qui donnent à voir ce qui s’y produit incarnent les métiers canoniques : le boulanger qui fait son pain, le paysan sa moisson.
  • Mais aussi, sur la spécificité de l’acte technique ou sur une habileté particulière : le sourcier, le médecin… Ici, c’est moins l’acte technique qui marque les esprits, qu’un certain nombre d’outils qui le symbolisent : la baguette du sourcier, le stéthoscope du médecin. C’est aussi, à partir de la spécialisation et de la discrimination possible entre pratiques proches que se génèrent de nouveaux métiers : architecte et architecte d’intérieur, graphiste et coloriste, etc.
  • Mais encore, sur les caractéristiques de l’environnement et les conditions d’exercice. On dit de certains métiers qu’ils sont durs ou qu’ils comportent des risques. Par exemple, ces dernières années, on a vu apparaître la notion d’urgentiste qui lie entre elles toutes formes d’activités qui partagent les mêmes traits caractéristiques : astreintes et disponibilité, entraînement répétitif au traitement de situations sous forte contrainte de temps, sanction vitale de l’échec ou de la réussite de la mission…
Ultérieurement, le métier se laisse appréhender par le sens commun au travers des institutions qui s’y rattachent. Ainsi, même si on ne sait pas très bien d’emblée en quoi consistent exactement les métiers de notaire ou d’avocat, chacun sait qu’ils sont intégrés à un ordre, soit une sorte d’autorité qui est garante du métier, de ceux qui en sont dignes ou non.
Donc c’est avant tout la question de la visibilité sociale qui s’impose de prime abord. C’est cette mise en visibilité qui génère de la reconnaissance. Et cette reconnaissance est une nourriture existentielle tant psychologique que symbolique.

Qu’en est-il pour l’ergonomie au regard de ces trois attributs : résultat, technicité et environnement ?

Nous sommes nombreux à nous évertuer sur le front de l’utilité perçue. Certains ergonomes consacrent encore beaucoup d’énergie à justifier leur raison d’être, même au sein des entreprises qui ont créé des postes d’ergonomes. Et pour ceux qui exercent du conseil, l’utilité perçue de l’ergonomie est la pierre d’achoppement de toute démarche commerciale.
On pressent qu’un certain niveau de mise en visibilité et d’intelligibilité du résultat, de la production ou de l’action nous fait encore défaut. Le métier d’ergonome est encore loin du stade où un enfant pourrait s’y projeter lorsqu’on lui demande « quel métier veux-tu faire plus tard ? ». Et nous savons tous, combien il est difficile d’expliquer à nos proches ce que nous faisons, de quoi il retourne…

Du point de vue de la technicité, l’ergonomie supporte l’inconfort de tous les métiers intellectuels dont les instruments sont peu visibles. Nous ne sommes que très peu dotés en matière d’outils visibles. À la question « quel est l’ergonome dans ce groupe? » personne ne saurait répondre « C’est celui qui a un sonomètre à la main ou Kronos sur son pda (assistant personnel digital) ».
Or, le métier d’ergonome s’imposerait mieux au sens commun s’il existait des techniciens en ergonomie et si la part dédiée aux aspects métrologiques était revalorisée dans les enseignements. Il apparaît, si l’on considère la population globale des ergonomes et les filières qui mènent au diplôme, que la dimension métrologique (mesures d’éclairement, de bruit, instrumentation pour appréhender les TMS, etc.) est largement délaissée. Ces aspects métrologiques échoient, le plus souvent, aux organismes de contrôle technique et aux services de médecine du travail. Parce que, en France, nous valorisons plus les sphères intellectuelles que techniques, nous nous laissons ainsi confisquer un attribut fort qui contribuerait à asseoir l’identité du métier, dans la perception du sens commun.
Cette lacune vis-à-vis de « l’extériorité » est d’autant plus pernicieuse, que paradoxalement, vu de l’intérieur de la pratique, nous avons tous d’autant plus conscience de notre technicité spécifique qu’elle est le moins répandue.
Nous n’avons pas non plus, comme des professions voisines, « d’arsenal réglementaire » sur lequel nous appuyer. Or, la réglementation du travail est un formidable contributeur à l’identité d’autres préventeurs (techniciens et ingénieurs sécurité, médecin du travail), mais assez peu pour les ergonomes.
Toutefois des usages commencent à apparaître. L’ergonome est mentionné au sein d’équipes pluridisciplinaires dans les concours en architecture, ainsi que dans le cadre de l’application du décret du 5/11/01 relatif à l’évaluation et à la prévention des risques professionnels.

Au plan de l’environnement, là non plus il n’y a ni facteur d’homogénéité, ni facteur fortement discriminant aux yeux d’autrui. Peut-être sommes-nous, dans certains cas, associés aux métiers de la santé, à des métiers « sociaux ».
Or, paradoxalement là encore, certaines formes d’environnement ou de réactions à notre encontre renforcent notre perception d’appartenance à un même métier : les résistances des autres face à notre parti pris d’angle d’attaque par le travail, les processus d’explicitation et de légitimation que nous déployons, construisent notre « lot quotidien » sous forme d’une scarification encore trop peu visible pour faire signature.
Malheureusement, cette « conscience identitaire du métier » que nous chérissons, n’est que le reflet grossi du vécu propre à une minorité…un artefact de notre condition.

Pour clore ce premier chapitre, voici ma représentation de la manière dont s’organisent les attributs, à partir desquels une activité peut progressivement accéder au statut de métier, sous le regard de la société.

Figure 1 : Les propriétés retenues pour qualifier une activité de métier

Bien entendu les enveloppes périphériques ne peuvent pas émerger, tant que le noyau dur n’est pas constitué. Or ce noyau dur correspond à la perception et à l’affirmation d’un métier par ceux-là mêmes qui pratiquent cette activité.

Se repose ici à nouveau la question de la visibilité. De l’extérieur ce qui est visible, c’est le résultat, de l’intérieur, c’est ce qui nous rassemble.

B) Le « métier d’ergonome


B1) Une vision du métier par les autres

Les multiples rencontres que j’ai pu faire en tant qu’ergonome —quelques mois au service Marketing d’un industriel concepteur de systèmes numériques de contrôle commande, puis, depuis 1988, consultant en cabinet-conseil— m’ont permis de me faire une idée de la vision d’autrui du « métier » d’ergonome et de son évolution.

La matière que je livre ci-après n’est pas issue d’une enquête. Elle est le produit d’une agrégation de réactions récurrentes —a priori, stéréotypes, quiproquos— engrangées au fil des ans et des interactions humaines, tant lors de prospections commerciales, qu’au cours d’interventions, ou à l’occasion de discussions informelles.

L’homme de la rue
Si l’on considère en premier lieu « l’homme de la rue », deux perceptions s’imposent : l’ergonomie du produit et l’ergonomie du poste de travail.

La première, largement majoritaire, considère que l’ergonomie est une caractéristique en soi des objets dits « ergonomiques ». Il est question d’ergonomie du produit, d’ergonomie de l’interface, comme on dirait la taille de l’écran, la matière de l’objet, etc…
Pour l’homme de la rue, il est logique que l’ergonomie se ramène le plus souvent au produit, car elle renvoie à ce qu’il éprouve par lui-même, c’est-à-dire le confort ou l’inconfort d’usage.
Pour autant, l’homme de la rue n’a pas la perception d’un processus qui mène à ce résultat. « L’ergonomicité » pourrait-on dire, n’est pas incarnée par le métier d’ergonome. Tout au plus, il est subodoré que quelque part au stade de la conception une réflexion ergonomique s’est exercée. Mais elle est le fait des concepteurs en général (voire des designers).
Sur cette question, l’absence[2] quasi totale de la communauté des ergonomes eux-mêmes, me frappe.

La seconde perception, qui se rapporte plus à un métier, désigne ceux qui s’occupent de l’aménagement de l’environnement et du confort au travail. Il y est principalement question d’agencement de postes de travail[3]. Là, le distinguo entre adapter le travail ou adapter l’homme n’est pas toujours effectué avec clairvoyance.
Ici, par démarcation à la première vision, j’entends de plus en plus apparaître le pléonasme « d’ergonomie du travail » ou « d’ergonomie de l’activité ». Pour autant, il semblerait que le lien « mental » entre ergonomie et travail progresse[4].

Nous n’avons pas d’éléments concrets qui nous permettraient d’évaluer la progression de la notoriété de l’ergonomie.
Le marketing s’intéresse à la progression qui dans l’esprit d’un consommateur potentiel va l’amener à passer à l’acte d’achat. Dans les années soixante, des chercheurs ont étalonné la notoriété d’une marque ou d’un produit sur une échelle à 7 niveaux.

Au bas de l’échelle, le consommateur n’a jamais entendu parler du truc en question. Puis, ça lui dit vaguement quelque chose. Puis, il sait (ou pense savoir) exactement ce dont il s’agit. Un cran plus loin, il voit le rapport qu’il pourrait y avoir entre ses besoins et ce à quoi sert le machin en question.
Puis, parmi les diverses solutions qui pourraient s’appliquer à lui, la solution correspondant au truc lui semble la préférable. Enfin, il est sûr que c’est la seule et la meilleure solution, c’est exactement ce qu’il lui faut.
Et pour finir, il se décide à passer à l’acte : il embauche un ergonome ou fait appel à un ergonome-conseil.

Figure 2 : Evolution de l'ergonomie sur l'échelle de la notoriété

Grosso modo, en quinze ans de métier de consultant confronté au « marché », je pense que l’on se situe entre les niveaux 2 et 3 dans la tête de la plupart de ceux qui sont confrontés à des situations où l’ergonomie pourrait sensiblement faire avancer leur schmilblick.

Les bénéficiaires de l’ergonomie
Les « bénéficiaires » de l’ergonomie sont multiples : les clients (qui ne sont pas les destinataires finaux), les prescripteurs, les acteurs sociaux, les personnes dont les situations de travail sont améliorées… Il serait pertinent, mais trop long, de détailler ici la palette des attentes explicites et implicites.

À leur niveau, deux caractéristiques marquent le regard porté sur le métier de l’ergonome : (1) la démonstration ex-post de l’utilité de l’apport de l’ergonomie et (2) des a priori idéologiques.

Actuellement, dans la majorité des cas, l’utilité perçue s’exerce ex-post et non pas ex-ante. Combien de fois s’entend-on dire, après l’intervention « ah, je vois maintenant à quoi vous avez servi…en quelque sorte, ce qui vous distingue des autres ». Sous-entendu « avant j’en avais vraiment une vision très réductrice ». Les bénéficiaires ont parfois du mal à nous distinguer d’autres professions[5].

Cette situation fait que chaque intervenant ergonome, souvent à son insu, ouvre ou condamne durablement des portes pour le métier.
Autant, on peut intervenir après des confrères dont le client a été convaincu de l’intérêt d’une prestation en ergonomie, autant on ne repasse pas derrière ceux qui, en regard des attentes du client, ont fait une « contre-performance ». En cela, le métier joue gros à chaque intervention, en marquant ou en perdant des points.
Or, lorsqu’un métier est établi, les bénéficiaires sont en mesure de distinguer les « bons » professionnels des « mauvais » professionnels, mais quoi qu’il en soit, dès lors qu’ils en ont besoin, ils y recourent. Que l’on prenne pour exemple, le cas des garagistes.

Les bénéficiaires, pour ceux qui ont dépassé le stade de la méconnaissance de notre métier, se répartissent schématiquement en deux catégories d’a priori idéologiques :

  • Ceux qui dans l’entreprise étant responsables des décisions, du prescrit, de la structuration de l’organisation ou des choix de conception, considèrent généralement l’ergonome avec défiance.
  • Ceux qui ayant en charge la prévention des risques professionnels, l’avancée des dimensions sociales ou le souci de l’usager final, nous perçoivent comme des alliés.

Ici, il me semble nécessaire de souligner plusieurs obstacles contribuant à brouiller l’image que les bénéficiaires se font de la contribution de l’ergonome. D’une part, la question de la singularité de chaque ergonome et, d’autre part, la faiblesse de la démonstration de l’efficacité de l’ergonomie.

Concernant, la singularité, le fait que chaque intervention soit singulière ne pose pas en soi de problème. Cette situation n’est pas spécifique à l’action de l’ergonome, mais vaut pour tous les consultants. Ceci n’exclut pas des formes de capitalisation et de réutilisation de savoirs issus d’expériences antérieures, ces savoirs procéduraux pouvant être mis, dans une certaine mesure, en forme. Par exemple, des guides d’entretien, des protocoles d’observation, des scénarios de test…
Ce qui fait problème est la singularité des intervenants, qui, à l’intérieur d’un même « périmètre idéologique », et tout en partageant en apparence des méthodes et une approche semblables, adoptent des lignes de conduite complètement différentes vis-à-vis des objectifs visés.
La question posée est qui l’ergonome sert-il en premier ? L’entreprise (la direction et/ou les salariés) ? Sa discipline ? Sa propre légitimité ? Des objectifs personnels ? Ce que l’on peut constater, c’est que sous couvert de la singularisation, on assiste à une très grande dispersion des résultats imputables à l’ergonome au bénéfice de l’entreprise. Pour faire la comparaison avec le milieu médical : ce n’est pas parce que la liberté de prescription appartient à chaque médecin, que la singularisation justifie d’ignorer la posologie des médicaments prescrits ou leur incidence sur les dépenses de santé…
L’analyse de la demande ne doit pas conduire à décaler systématiquement la demande du client. Il faut parfois faire preuve d’humilité. Il est arrive que cette « reformulation » de la demande du client procède plus d’un ajustement aux envies ou aux aptitudes de l’ergonome, qu’au recadrage de la problématique sur les enjeux véritablement pertinents.
Le cas des interventions ayant une finalité de recherche ou destinées à capitaliser du savoir pour la discipline relève en la matière d’une singularité qui pose un problème particulier. Ces interventions, qui utilisent des terrains d’étude, sous-estiment parfois la demande qui prévaut et conduit les bénéficiaires à leur ouvrir les portes de l’entreprise. En tant qu’intervenant, il m’est arrivé à quelques reprises d’être consulté par des clients qui n’avaient pas pris toute la mesure —en regard des besoins de l’entreprise— des limites inhérentes à une intervention confiée à des étudiants ou à des chercheurs universitaires. D’où un ressentiment vis-à-vis de délais non tenus, d’une piètre appropriation des préoccupations de l’entreprise, ou de la remise de résultats inexploitables, car peu opérationnels.

Pour instruire l’une des questions posées dans le cadre du séminaire, la question de savoir procéduraux ou d’une approche résolument sur mesure, constatons que les travaux de recherche sont par définition singuliers. Or, la mise en visibilité de savoirs procéduraux rassure le bénéficiaire et renforce l’identité du métier.

Concernant la question de l’efficacité de l’ergonomie, sa démonstration fait encore assez souvent défaut dans des délais et à partir de moyens, acceptables pour l’entreprise.
D’une manière générale, on nous sent préoccupés par les questions de santé, mais assez peu mobilisés[6] sur les questions d’efficacité productive.

Tant que les questions d’efficacité productive ne seront pas suffisamment relayées par les discours que tiennent les ergonomes, notre métier sera assimilé à celui de travailleurs sociaux, dans son versant connoté négativement…

Les autres professions
Les rapports professionnels de l’ergonome avec les autres professions sont régis par trois principaux genres : démarcation, usurpation, collaboration.

C’est, en rapport avec ces genres, que l’ergonome accepte ou non de prendre le risque de se confronter aux autres disciplines.

Cette distribution des modes de confrontation tient pour partie aux professions, mais elle évolue au gré des projets qui convoquent ces diverses professions, par exemple, selon que l’on soit intégré à la maîtrise d’ouvrage ou à la maîtrise d’œuvre.

Mon expérience me conduirait à répartir le positionnement des autres professions schématiquement de la manière suivante (au stade actuel de nos méconnaissances[7] réciproques).

Figure 3 : Les rapports avec les autres métiers/professions

Donnons quelques éléments d’appréciation générale.

Les professions issues des sciences « dures » —les métiers de l’ingénierie— souvent par méconnaissance, attendent des ergonomes qu’ils soient des experts. Qu’ils fournissent sans tergiverser les bonnes données à prendre en compte, pour la part de l’homme que les ingénieurs acceptent de considérer dans leur préoccupations.
Tant que l’on est en mesure de fournir des données tangibles dans les formes où elles nous sont demandées —à savoir des prescriptions normées—, on se situe sur un plan d’égalité. Par exemple, les fiabilistes vont attendre de nous des probabilités d’erreurs humaines, les concepteurs, des données anthropométriques, etc…

D’autres métiers, comme les sociologues, les psychologues, les consultants en management ou organisation, partagent les mêmes techniques que nous : entretiens, immersion sur le terrain. Mais au-delà des appellations, les modalités et les finalités sont différentes. Ce qui conduit fréquemment à des quiproquos : sur la qualité des données à recueillir, leur niveau de détail, leur véracité et leur exploitation.
Avec ceux-ci, dans les relations professionnelles s’expriment parfois des rapports de domination pour s’ériger en position d’intégration des autres disciplines, notamment lorsque l’on se « partage » le même client ou le même projet.

Ici ce qu’il faut souligner, c’est que la spécialisation des domaines de l’ergonomie contribue à lisser les interactions. Il est plus facile de s’intégrer en tant que spécialiste que de collaborer entre généralistes.
Mais le risque majeur pour l’ergonome, qui, assez fréquemment, et comparativement à d’autres disciplines, dispose d’une vision plutôt systémique, c’est de se faire enfermer dans un jeu réducteur.

Ainsi, il n’est pas en soi gênant qu’un designer s’adresse à nous pour requérir notre avis sur la taille et la forme optimale de boutons pour des machines à laver. Ce qui m’importe c’est que lui et son client comprennent que pour pouvoir répondre, il va nous falloir plus d’informations que sa seule question et que la réponse ne figure ni dans un manuel pas plus qu’elle ne sera issue magiquement du chapeau d’un expert.

Les pairs
La question de l’identité du métier, telle qu’elle est perçue par les pairs, s’avère faussement triviale. Il me semble utile d’examiner tout d’abord certains attributs « culturels » puis de revenir sur la question de la spécialisation et de la singularisation, déjà évoquée.

En premier lieu, on peut s’interroger sur ce que les pairs —censés par définition exercer le même métier— se renvoient entre eux et renvoient à l’extérieur en matière de signature culturelle.
La signature culturelle c’est ce qui permet à la psychologie populaire de dire « tiens, celui-là, il a bien une tête de comptable », de déduire que ceux qui sont habillés en noir sont probablement designers (ou dans la pub ou en deuil), et que ce monsieur qui porte un nœud papillon, croisé dans un couloir d’hôpital est vraisemblablement le PHPU (praticien hospitalier professeur d’université) du service[8].

Au sein de la communauté, les leaders d’opinion sont connus, qu’il s’agisse du milieu universitaire ou du milieu des intervenants. Ils s’expriment à l’occasion de diverses manifestations : le congrès de la SELF, les journées de la pratique, le séminaire Paris I, le séminaire du syndicat des cabinets-conseils en ergonomie, etc.
Mais ces dernières années, les leaders d’opinion « ergonomes » ont été peu présents dans les médias, tant que les questions d’emploi masquaient les questions de travail. Hormis quelques interviews de nos mentors dans « le Monde », en règle générale, ce ne sont pas les ergonomes qui volent la vedette dans les médias[9], mais plutôt des sociologues annonçant la fin du travail, des psychodynamiciens et des médecins du travail dénonçant la souffrance au travail, des médecins vulgarisant le concept de harcèlement moral et des consultants en organisation s’exprimant sur les questions de société ou sur le recul du contrat moral entre salariés et entreprises.
Il est frappant de constater, en dehors de notre cercle, que l’on n’a pratiquement pas entendu les ergonomes —qu’ils soient intervenants-conseil ou opérateurs publics de l’ANACT, concernant les risques d’intensification du travail comme contrecoup de la réduction du temps de travail.

Toujours au sein de la communauté, nous n’avons pas sécrété de marqueurs culturels, par exemple, les blagues (private joke) de la profession.
À une exception (l’histoire de la chasse à l’ours), je ne connais pas de blagues qui stigmatisent les spécificités de la profession ; rien du genre « un ingénieur, un psychologue, un sociologue et un ergonome sont dans un avion. Les moteurs tombent en panne, le pilote s’éjecte et il n’y a que trois parachutes pour les quatre occupants restant ». Imaginez la suite…
L’auto-dérision, comme on en trouve ailleurs pour moquer certains courants de pensée[10], n’est pas non plus très répandue.

Enfin, il n’y a que très peu de rites initiatiques. Les TP B du CNAM avaient fini par endosser ce rôle, mais ils sont sensiblement en perte de vitesse quant à leur rôle « initiatique », bien qu’ils aient fait des émules en province.

Une autre question importante est de savoir, d’un point de vue « évolutionniste », ce vers quoi l’on tend ? une communauté plurielle ou une singularisation croissante ? Ici, se pose donc la question de ce sur quoi les ergonomes s’entendent et des risques d’un éventuel déchirement que j’avais déjà évoqué, il y a quelques années[11].

Une chose est frappante dès que l’on discute avec des « nouveaux entrants » dans le métier : c’est le sectarisme que l’on rencontre parfois au sein de la communauté des ergonomes. Lorsqu’un ergonome rencontre un ergonome, il est souvent très préoccupé de savoir à quelle chapelle l’autre se rattache.
De nombreuses choses peuvent nous rapprocher ou nous séparer, mais nous avons néanmoins des fondamentaux en commun, en raison de cette vieille histoire qui privilégie, du moins largement en France, la centralité de l’analyse de l’activité, que celle-ci soit mise en pratique ou qu’elle se suffise de servir de référentiel pour émettre des points de vue d’expert.

Pourtant, la singularisation du métier de chaque ergonome, considérée indépendamment de ce qui relève de sa personnalité et de son style, n’est à mon avis pas infinie.
Elle correspond plutôt à une combinatoire de profils, qui dépendent des inclinations de chacun vis-à-vis d’un nombre limité de paramètres, que l’on peut répartir en deux catégories. Ces profils empiriques pourraient être représentés de façon schématique, comme suit :

Figure 4 : Positionnement multicritères des pairs

Ce positionnement dépend de paramètres mineurs, que je qualifierai de « déterminants situationnels » : selon que l’on intervient en MOA ou MOE, que l’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’entreprise, dans le public ou le privé, principalement ou accessoirement diplômé en ergonomie, les règles d’exercice du métier sont différentes.

Cependant, les paramètres principaux qui déterminent la ligne de conduite singulière de tel ou tel ergonome, me semblent être les suivants :

  • Ne travaille-t-on que dans l’objectivation du réel ou s’autorise-t-on à agir sur les représentations, par exemple, celles que les cadres ont du travail ?
  • Comment aborde-t-on la question de l’écart prescrit/réel ? Cet écart est-il à chaque fois analysé pour ce qu’il vaut ou adopte-t-on une position « idéologisante » qui consiste à systématiquement le réduire ou a le protéger?
  • Notre contribution se suffit-elle des questions de santé ? Parler d’efficacité et s’engager sur l’obtention de celle-ci, est-ce à notre portée ? En avons-nous le cran ?
  • Se complait-on dans le fait de problématiser les questions qui nous sont soumises, parfois avec délectation car cela nous place en position de censeur de toutes les imperfections produites par les concepteurs qui méconnaissent la place de l’homme ? Ou s’engage-t-on dans des raccourcis douteux pour produire des solutions de pacotille ?
Une difficulté réside certes dans l’indexation[12] des pairs à ces diverses facettes. Mais il m’apparaît que ces facettes constituent les frontières de la légitimité de nos singularisations possibles. Au-delà, de ces frontières, la notion d’un métier commun n’a plus de droit de cité.

B2) Le métier, vécu de l’intérieur

Venons en maintenant à une approche à la première personne, pour décrire le « métier » vécu de l’intérieur par un (des) consultant(s). J’aborderai cette « intériorité » sous trois aspects imbriqués : les traits distinctifs du métier vécu , la question des passeurs, et enfin une sphère plus intime que je qualifierai de socle existentiel.
Les traits caractéristiques
Pour commencer, j’ai demandé à quelques collègues de travail de décrire les grands traits caractéristiques de leur travail. Je pensais ainsi mettre en évidence les attributs du métier d’ergonome. Voilà, grosso modo ce qui en est ressorti :

Thème

 

Traits caractéristiques

 

Comparaison/

métiers extrêmes

Tâches

 

Il faut aller chercher le travail. Dimension commerciale et production.

Beaucoup de temps passé à organiser son travail et celui dÕautrui.

Pas de routine. Peu de procédures. Grandes fluctuations de la charge de travail.

 

[VRP ; médecin de ville]

Cadres

 

Relations

 

Beaucoup d'interactions, généralement éphémères, avec des gens variés, de tous horizons, professions et échelles sociales

 

[Gentil Organisateur ; Psychanalyste]

 

Problématiques

 

Situation permanente de résolution de problèmes " intellectuels " plus ou moins singuliers, sous forte pression de temps " contractuel "

 

[recherche opérationnelle ; journaliste investigation]

 

Collègues

 

Co-équipiers.  Intégration de leurs modes de pensée, diversifiés selon la formation et l'histoire (pas de moule intellectuel)

 

[pilotes avion  ; trapézistes]

 

Positionne-ment

 

Entre deux feux (direction, salariés), sans parti pris autre que le travail comme objet de référence

 

[arbitre ; médiateur]

 

Feed-back

 

Sanctions : retour d'information direct/échec, avec remise en cause possible d'élément de structuration interne. Enjeux forts.

 

[démineur ; joueur]

 

Identité

 

Forte contribution à la construction de l'identité : " on n'est pas ergonome par hasard ". Frustration : pas de sur-qualité.

 

[artisan ; artiste]

 

Au vu de ces traits descriptifs, il semble flagrant, du moins au sein de notre cabinet-conseil en ergonomie, que le métier pratiqué est celui de consultant en ergonomie, même si nos cartes de visite indiquent « ergonome consultant ».

Ce dernier point du tableau, celui de la construction de l’identité mérite que l’on s’y attarde, car, cet aspect « existentiel » relève directement de la définition d’un métier.
Et en la matière, pour faire d’une activité un métier, il faut considérer un facteur contributif fort, qui découle de l’existence parmi les pairs de passeurs.

Les passeurs
Les passeurs ne doivent pas être confondus avec les leaders d’opinions, car ils sont tout autre chose. Pour en faire sentir l’importance, je me réfèrerai à un autre milieu, le milieu musical.

En musique, l’on peut distinguer le penchant (je suis mélomane), la pratique (jouer d’un instrument), la profession (je suis 2ème violon dans l’orchestre régional) et le métier (je suis musicien).

Quand, dans le milieu du jazz, des musiciens amateurs (qui ont tous une profession par ailleurs) parlent d’un tiers en disant « qu’il fait le métier », cela exprime leur admiration pour quelqu’un qui devenant musicien professionnel a basculé vers une position de vie en partie irréversible et qui correspond à un engagement fort.
« Faire le métier » (de musicien) renvoie à tout un ensemble d’attributs. Certains procèdent de la renonciation (sacrifier bien des choses tels des liens sociaux et un équilibre privé à l’autel de la musique) ; d’autres d’un mode de vie (veiller tard, jouer dans des clubs souvent minables pour des clopinettes, bosser en solitaire son instrument, mener une vie nomade) ; d’autres des postures intellectuelles (apprendre en se confrontant aux autres au travers de rituels d’apprentissage, « faire le bœuf », accepter l’émulation, se faire « ramasser » devant le premier musicien plus jeune, plus doué ou plus créatif) ; s’inscrire dans la tradition (connaître l’histoire et les standards, respecter les maîtres) ; partager des valeurs esthétiques (renoncer à faire de la musique commerciale…).
Cette progression de l’engagement, parfois marquée par des ruptures dans les choix de vie ou des points de non-retour, se construit dans l’intimité, mais surtout parce que notre chemin croise celui d’une personne qui va jouer un rôle particulier. Chez les musiciens, le métier ne serait pas ce qu’il est, si chacun n’avait rencontré de passeurs.

Le passeur est celui qui joue un rôle au moment où il faut se remettre en question. C’est celui qui transmet les valeurs ou les fait émerger comme une expérience qui s’impose d’elle-même.

En ergonomie, précisément parce que nous sommes confrontés à « des activités qui ne se soutiennent pas toutes seules et qui ne se suffisent pas des effets qu’elles produisent [13]», l’intervention et le guidage par des passeurs me semblent indispensables pour que cette activité accède au statut de métier.
La situation d’un cabinet-conseil permet la confrontation de chaque consultant avec un certain nombre de gués en le plaçant tôt ou tard face à des choix déontologiques à l’interface entre plusieurs logiques : l’image de soi ; la satisfaction du client ; le respect d’une certaine image de la pratique ; la viabilité de l’entreprise…
Si les gués à franchir ne manquent pas, leur passage se fait parfois aux risques et péril de chacun, faute de passeur identifié.
Si l’on rencontre des « maîtres à penser », jouent-ils pour autant un rôle de passeur en plan du métier ? Certains peut-être. Pour ma part, je n’ai pas croisé leur chemin.

Incidemment, se pose ici la question du « Comment le métier d’ergonome s’apprend-il ? »
En supposant qu’il existe un métier d’ergonome, ce n’est pas parce que l’on fait des études que l’on sera pour autant pair de ceux qui exercent le métier d’ergonome.
De manière elliptique : une discipline, s’enseigne ; un métier, s’apprend.
D’un côté, il y a un enseignant et enseigné, de l’autre, un apprenant qui se confronte au réel, souvent seul, et qui a parfois la chance de croiser le chemin d’un passeur. La relation n’est pas du même ordre, les modalités de transfert diffèrent. Le cas de l’ergonomie est un peu entre les deux. Il y a une part qui s’enseigne et une part qui s’apprend par confrontation au réel.

Le socle existentiel
Pour aller plus avant dans la description du métier à la première personne, venons en à ce que j’appellerai le socle existentiel.
Il est constitué des opportunités que la vie nous réserve (notamment la rencontre avec des passeurs), mais aussi des fondamentaux dans la lecture du monde qui nous ont été conférés par notre formation initiale et les disciplines qui nous ont été enseignées, et enfin de la prégnance relative de nos diverses activités, tant professionnelles que privées.

Il convient dès lors d’examiner pour quelle part le « métier d’ergonome » intervient dans la construction de cet « édifice existentiel ».

Certes, l’ergonomie, apporte un regard indéniablement intéressant et novateur sur le travail et le fonctionnement de l’homme. Pour autant, en ce qui me concerne, elle ne joue pas un rôle de premier plan pour ce qui est de la construction de ma « grille de lecture » du monde.
Ainsi, je dois reconnaître que je m’appuie très souvent sur les sciences de la nature (biologie, écologie…) et sur les sciences humaines (notamment la philosophie de la pensée, la sociologie, mais aussi la psychodynamique), pour raisonner, manipuler des concepts, penser la complexité, accéder naturellement à une vision systémique.
L’ergonomie, en raison de son centrage « micro », fait plus figure de technique ou d’outil (moyen pour agir).
L’ergonomie ne m’aide pas à penser le monde. Elle m’aide simplement à examiner des options et déterminer des choix.
L’ergonomie a une visée transformatrice. C’est d’ailleurs, ce qui en fait une force pour en constituer un métier. Pour autant il y a un paradoxe à creuser : pour s’affirmer en tant que métier, l’ergonome se réfère à des champs de connaissance structurés et retravaillés pour l’action. Cependant ces connaissances ne se consolident que difficilement en tant que discipline et sont, en l’état actuel, dans l’incapacité de fournir un référentiel assez large permettant d’amorcer une grille de lecture « du monde ».

À l’instar de mes collègues d’Artis Facta, qui —à mon sens— sont plus pris par le métier de consultant que celui d’ergonome, mes activités se répartissent dans plusieurs registres : ergonome, consultant et entrepreneur.
Et il y a un gradient dans ces registres, comme des versants d’une même montagne qui présenteraient des difficultés distinctes :

  • entrepreneur, c’est un métier que l’on n’a jamais fini d’apprendre par essais et erreurs et où l’on éprouve en permanence l’incomplétude de ses connaissances. C’est là que se joue le plus gros, l’enjeu est vital, car c’est une activité qui prête à conséquence (au sens de Goffmann), Le jugement d’utilité est maximisé : créer des emplois, du lien social, un substrat qui leur permette d’organiser leur existence, un cadre de progression personnelle, etc.
  • consultant, c’est là où le droit à l’erreur est le plus restreint ; ce sur quoi s’exerce le jugement d’autrui et des clients, ces derniers n’ayant pas pour référentiel « ergonome ». Je suis en pratique évalué comme consultant, non comme ergonome, même si certains bénéficiaires peuvent se faire la remarque : « ce consultant-là, son truc particulier, c’est peut-être le fait qu’il soit ergonome ».
  • ergonome. Dans ce registre, il ne reste plus beaucoup à prendre, mais les sources de satisfaction sont néanmoins nombreuses : affiner au jour le jour ses propres habiletés, constater que « ça marche », savoir que l’on est dépositaire d’un point de vue rare…
En comparaison, le métier d’entrepreneur est de loin le plus prégnant, consultant le plus varié, et ergonome le plus confortable.
Mais ces divers registres me posent le problème de l’identification de mes pairs. Finalement, où sont-ils ? J’ai souvent le sentiment d’avoir plus à partager avec le gérant de l’épicerie d’en face, car nous sommes tous deux entrepreneurs, ou avec mes collègues consultants, car nous sommes soumis au même environnement fait de hauts et de bas, qu’avec n’importe lequel des ergonomes quand bien même il serait issu de la même formation que moi.
Sur ces aspects, quelque chose me tenaille que ne je peux m’empêcher de rapporter ici : comment se fait-il que les ergonomes, avec toute l’intelligence du travail dont ils se targuent, ne soient pas plus enclins à être entrepreneurs et à s’astreindre à une démonstration par l’exemple ?
Sur plusieurs centaines d’ergonomes formés et en exercice, il y a environ une cinquantaine de consultants, et les entrepreneurs se comptent sur les doigts de la main. De ce constat, résulte la douloureuse impression que la réalité et la profondeur du Métier d’ergonome se rétractent face à ce type d’engagement…

C) Contributions possibles au renforcement du métier

Pour conclure ce panorama, la question peut être posée de savoir quelles actions et attitudes contribueraient à renforcer l’identité du métier d’ergonome. Diverses actions tant tournées vers l’extérieur de la profession que vers l’intérieur de la communauté (qui existe bel et bien de fait) peuvent être répertoriées comme suit :

Figure 5 : Sur quoi pouvons-nous agir pour renforcer le métier ?

Certains axes méritent d’être mis en œuvre en priorité :

À l’instar de ce qui prévaut pour les psychologues, la reconnaissance du diplôme d’ergonome s’avérerait un grand pas en avant, par le bénéfice même de tenir à distance tous les « usurpateurs candides » qui se réclament de notre profession en totale méconnaissance du cursus d’apprentissage que cela requiert.

La prédilection des ergonomes à la conceptualisation et à la pensée réflexive sur « la » pratique ne doit pas obérer l’important effort de vulgarisation qui reste nécessaire, tant au niveau des pratiques que des apports de notre métier.
Si l’on ne peut qu’encourager le développement et la tenue de débats au sein de la communauté, il faut cependant se garder des catégorisations réductrices et de certains clivages qui —s’ils constituent les fonds de commerce de certains et génèrent du brouillard dans la tête de ceux qui nous observent— ne produisent que des effets à somme nulle.
Cet effort, en partie boudé par nos universitaires, doit porter sur une vulgarisation large, débordant la communauté scientifique et dépassant les clivages traditionnels : travail/produit, santé/efficacité, demande/offre, chercheur/consultant —dont n’ont que faire le plus grand nombre.
L’objectif fixé est le « recalage » du terme « ergonomie », riche de toutes ses implications, mais expurgé de toutes les scories sémantiques qui nous instrumentalisent malgré nous.

Le renforcement de l’image et de la teneur de notre métier découle dans la durée d’un ensemble d’agissements relevant tant de notre « posture intellectuelle » au quotidien que de nos engagements dans toutes les instances de la profession.

Conclusion


Qu’il en soit de l’ergonomie comme d’un métier, est-ce nécessaire ?

Cette question renvoie à celle de la finalité de l’ergonomie : est-ce de produire des connaissances sur l’homme ? Est-ce de transformer les situations de travail (professionnelles) et les situations d’activité avec instruments (privée), autrement dit améliorer le sort des entreprises, des opérateurs, des utilisateurs et des usagers ?

On serait tenté de répondre : les deux. Oui, mais dans ce cas, la production de connaissance est au service de l’action transformatrice. Elle est un moyen, non une fin. Or, c’est à partir de ce corpus de connaissance —structuré, cohérent et scientifique, dans la mesure où il est réfutable— que naît et se construit la discipline sous un libellé intitulé ergonomie.

Ne serions-nous pas contraints de choisir entre faire de l’ergonomie une discipline ou (exclusif) un métier ? En quoi, cette alternative, si elle se précise, détermine-elle la pérennité des idées et des visées transformatrices de l’ergonomie actuelle ? Voici, à mon sens, des questions brûlantes qui interpellent notre « communauté » et en premier lieu, ses institutions…

Au fil du temps, certains métiers évoluent, de nouveaux métiers apparaissent, d’autres disparaissent. D’un point de vue utopique, il ne serait ni illégitime ni choquant de penser : que la pratique de l’ergonomie ne se doive d’exister que tant que les problèmes dont elle a la charge perdurent, et qu’elle pourrait s’incarner dans d’autres métiers.
Dans l’intervalle, entre tergiverser sur ce que l’on est et faire, j’ai choisi : la pratique, au quotidien…Just do it !

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  1. Certains métiers sont en voie de disparition (ex : chercheur d’or), d’autres en pleine expansion (ex : câbleur). A priori, ergonome : on est supposé en vivre. Soulignons néanmoins, que dernièrement le SNCE a du batailler pour que les ergonomes libéraux puissent continuer à postuler à une instance de qualification professionnelle —l’OPQCM—, qui avait fixé la barre d’entrée à 60 000 Euros de chiffre d’affaires annuel. Il s’avère que peu nombreux sont les praticiens établis en conseil libéral qui réalisent ce chiffre d’affaires, alors que, pour la plupart des autres métiers du conseil, ce plancher semble couramment atteint…
  2. Voici quelques mois, je me suis trouvé dans une assemblée d’ergonomes « respectables », réunie pour envisager la « remise en selle » de la revue « Performance ». Tous les échanges ont tourné autour de prises de positions intra et interdisciplinaires visant à orienter la revue vers des finalités qualifiantes en matière de publication, préoccupations vitales pour les chercheurs. Personne d’autre que moi n’a défendu une orientation vers la vulgarisation de l’ergonomie. Comme si nous vivions clivés dans deux mondes parallèles : le grand public qui met le terme « ergonomie » à toutes les sauces, et la communauté des ergonomes qui semble vivre dans l’ignorance de ce dont on cause dans l’autre monde.
  3. Dernièrement, on m’a demandé si l’ergonome était quelqu’un qui s’occupait d’appliquer les préceptes du Feng Shui, discipline orientale qui traite de la disposition harmonieuse des objets matériels !
  4. Relevé dans un transparent présenté lors d’une formation « Facteurs Humains » à laquelle j’assistais : « l’effet ergonomique des médicaments ». Ce qui signifiait : l’influence de la prise de médicaments sur la qualité du travail effectué.
  5. Un exemple. Nous intervenons actuellement dans un projet de conception d’une nouvelle installation industrielle. Étant donné qu’il y a un certain nombre d’intervenants externes qui gravitent autour du projet, les responsables nous ont demandé, d’expliquer ce qui nous démarquait des sociotechniciens.
  6. En discutant avec des confrères, nous nous sommes rendus compte, par exemple, que personne ne pratiquait une rémunération au résultat. Dans le domaine de l’ergonomie des postes de travail, un seul de nos confrères s’est essayé à être payé proportionnellement aux résultats de son action mesurée à partir d’un ensemble d’indicateurs (accidents, rebuts, etc…). Quant à nous, dans des affaires de conceptions de produits, il est apparu normal au client qu’une partie forfaitaire de notre rémunération soit conditionnée au fait que le produit soit industrialisé ou non.
  7. Il s’agit, bien sûr, de tendances générales issues d’un vécu subjectif et qui mériteraient d’être objectivées car toutes les exceptions existent.
  8. Le SNCE est confronté au sein de la Chambre des Ingénieurs Conseil de France à d’autres syndicats et à des bureaux d’étude. Un peu à ses dépens, il a fait les frais de ses codes vestimentaires : par défaut de costumes-cravates, les nouveaux venus, faisant office de poil à gratter dans la respectable maison CICF, ont été catalogués comme une bande de soixante-huitards.
  9. Pour ma part, j’ai été une fois interviewé par un journaliste du Monde Interactif à l’époque de l’explosion des sites web. Le sous-titre était « Henri Fanchini rend les sites web faciles à manier par les utilisateurs et les gestionnaires . Mais l’article, titrait en gros « L’anthropologue de la Toile », alors que je n’avais cessé de parler d’ergonomie. Dur, dur.
  10. Du genre : Un behavioriste à une behavioriste, juste après avoir fait l’amour : « C’était formidable pour toi, comment était-ce pour moi ? ».
  11. Cf. « Croquis et agaceries d’un ergonome qui fait commerce de son art », paru dans les actes du XXXIème congrès de la Self, à Bruxelles.
  12. Des ergonomes j’en connais, mais ce sont essentiellement ceux qui pratiquent le métier en tant que consultant, qui sont « les plus pairs parmi mes pairs ». Se pose ici le problème de savoir ce que l’on donne à montrer aux autres. Les discussions dans le cadre d’un syndicat professionnel ne peuvent pas porter véritablement sur la pratique, car étant concurrents, nous ne nous dévoilons aux autres que dans les rares cas où nous sommes amenés à co-intervenir.
  13. Pour reprendre la formule de François Hubault, lors de la discussion faisant suite à la présente communication au séminaire de Paris I.
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